Dans les traditions judéo-chrétiennes, la symbolique du serpent est franchement négative. Le serpent est présage de vie et de mort : de vie parce qu'il semble renaître - il change de peau régulièrement - ; de mort parce qu'il est presque chtonien, rampant sur le sol et se cachant la plupart du temps dans des anfractuosités. Il représente une menace, puisqu'il peut parfois tuer par sa morsure venimeuse. Charmeur de serpents, un étranger rencontré sur une foire, au nom de ténèbres, Raoul de Jais, vêtu de noir, aux yeux de braise, remplit ces deux fonctions. Il s'introduit dans la famille de Renaud, un pêcheur disparu en mer un jour de tempête. Il charme avec sa vielle la jeune veuve Annelore, faible et succombant trop facilement à la musique du séducteur. Il la ressuscite, lui fait reprendre goût à la vie. Mais elle est trop amoureuse pour voir le trouble qu'il introduit dans sa maison. Habilement, il exerce son oeuvre de mort sur les deux enfants, Prunelle et Vivien. Le charmeur les amène à se chamailler, puis à se haïr chaque jour davantage, sans possibilité de communication entre eux. Dans La Bible, le serpent est l'incarnation du Diable, et on peut voir dans le serpent du charmeur, Xernath, l'équivalent de ce reptile tentateur, devenu symbole de l'inconscient primordial, celui qui vit dans le monde archaïque du chaos et des ténèbres. Car pour les psychanalystes, le serpent est le vertébré qui incarne le psychisme obscur, inférieur, mystérieux, le moins contrôlé par le conscient. Le parcours humain historique a été de sortir des ténèbres en se séparant difficilement de ce chaos originel, pour entrevoir la lumière. Fidèle exécutant de son maître, le serpent, aux ancêtres duquel, selon le charmeur, on offrait des vierges en pâture, sera celui qui agit par procuration, utilisant la force sur la fille à défaut de pouvoir utiliser la tentation comme son maître l'a fait sur la mère.
L'habileté de Berthelot a été de suggérer le pire, sans jamais en parler. Dans la préface du roman, Georges Olivier Châteaureynaud qualifie l'auteur de « psycho-fictionnaire », et effectivement une bonne partie du récit se déroule dans l'imaginaire. Chaque nuit, Xernath, le serpent maléfique, s'insinue dans la chambre de Prunelle pour réaliser, de manière transposée mais non équivoque, le viol de Prunelle par son maître. Quand il l'emporte dans un monde de peur et de douleur, on peut d'abord imaginer qu'il s'agit de cauchemars ténébreux. Mais ce n'est pas le cas, et le viol n'est pas que psychique. Il laisse des traces physiques, que la fillette essaie de dissimuler. On sait que, riche en symboles, le serpent représente le phallus dressé. Le choix du serpent à collerette a dû être réfléchi par Berthelot et, décodé, devient transparent : le serpent à « collerette » porte en fait une vulve enfantine. Dans ces rapports mêlant l'Eros à Thanatos, le corps de la fillette apparaît comme un instrument contraint, asservi à la souffrance. Le récit doit donc être pris comme une métaphore sur les abus sexuels et les viols d'enfants. On y retrouve la culpabilité qui ronge la victime d'inceste ou d'actes pédophiles, l'impossibilité de communiquer, l'aveuglement de la mère trop amoureuse qui ne veut pas voir la réalité. Le remarquable talent de l'auteur lui a permis de traiter un sujet grave et courant, de manière tellement subtile qu'il a pu transposer plusieurs fois des scènes dont le caractère scandaleux passe inaperçu, tout en évoquant avec délicatesse ce sujet douloureux et en le transposant avec une pudeur absolue.
Mais le choix du serpent offre d'autres possibilités. Le symbole peut se déplacer du plan métaphysique, le mal, au plan psychologique, le parcours initiatique. Les mythes et légendes enseignent, que pour devenir un homme, le héros doit combattre et tuer le serpent mythique, le plus souvent un dragon. Pour les psychanalystes, tout développement psychique réussi suppose que certains obstacles aient été vaincus : le serpent mythique représente la mère archaïque du psychisme de l'enfant qui doit être surmonté pour parvenir au stade adulte. Pour le garçon, le serpent est lié à un élément féminin, la mère nutritive, stade dépassé, à surmonter. Il lui faut passer par l'épreuve que représente le meurtre du serpent, qui tue la « mauvaise » mère, la mère sombre, pour accéder à la vraie mère, la mère de lumière, et à comprendre la féminité. Lire le récit de Berthelot avec cette grille permet de suivre l'évolution du garçon, Vivien. Instable, insupportable, il a perdu le modèle du père et doit s'en donner un pour retrouver son équilibre. Pour sauver sa soeur et libérer sa mère, il affronte le serpent par le biais de la vielle, propriété phallique du charmeur puisqu'elle anime le serpent agresseur, et il se sert pour le faire d'un instrument lui aussi symbolique, une hache. L'utilisation de la hache représente, pour Vivien, la victoire sur sa peur de la castration, et aussi le moyen de son intégration comme de la libération de sa soeur et de sa mère. Le serpent à collerette est ainsi un conte métaphorique sur la perte surmontée du père, et la conquête de l'autonomie. On remarquera que le garçon est le membre de la famille qui s'en sort le mieux, le héros libérant la famille de son agresseur. Car la fille et la mère, si elles sont vengées, restent meurtries pour des raisons différentes.
Ce récit m'a fasciné. Par ce qu'il offre, une sorte de merveilleux noir, où le réalisme des faits s'estompe au profit d'un réalisme de l'imaginaire, où les faits sont transformés dans un ensemble sombre et magique. L'inconscient façonne son monde fantasmatique fascinant, au travers duquel les désirs, la culpabilité gardent cependant leur sens. Les viols, le combat se passent dans l'imaginaire. Berthelot met en oeuvre un « organique substitué », dans lequel, sans être désigné en tant que tel, le corps apparaît à travers des objets ou des êtres. Ils représentent le corps en partie ou en totalité, sortes d'objets métaphoriques le désignant par substitution. La psychanalyse, sous-jacente au récit, n'est jamais apparente, se trouve en filigrane dans la forme du conte qui manifeste constamment la plus grande retenue. L'auteur pratique le non-dit, pour des raisons non de pudeur, de tabou, mais d'efficacité, aucun discours ne pouvant tout dire d'une telle situation. Le rôle de l'ellipse est important, ce qui offre au lecteur un espace d'interprétation. La parole même s'efface quand la souffrance et la honte sont intolérables, ou quand le différend familial s'installe.
Ce premier ouvrage, publié chez la nouvelle maison d'édition Dreampress.com, est une réussite littéraire. Dans ce court roman, Francis Berthelot revient au genre fantastique après avoir passé quelques années à publier de la littérature blanche. Le lecteur se trouve en présence d'un conte qui fait penser à Grimm, écrit dans une langue sans apprêt, simple et poétique, mais efficace. Je ne saurais trop le recommander aux enseignants qui cherchent un texte leur permettant de mettre en valeur la portée des symboles dans l'imaginaire. Court, vivant, sans difficulté de lecture mais riche de contenu masqué, il présente toutes les qualités pour en faire un excellent support d'analyse et de réflexion.
Roland ERNOULD
Critique reprise du site rernould.club.fr (2004)
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