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Le Serpent à collerette - Francis Berthelot

Samedi 11 février 2006

Gurmance est une de ces petites villes situées au bout du monde, au bord de la mer, comme Berthelot nous en a déjà montrées, par exemple dans Le Jongleur interrompu. Lorsque le marin Renaud des Îles se perd en mer, il laisse derrière lui une veuve inconsolable, Annelore, et deux enfants : la sage et brune Prunelle, le turbulent et blond Vivien.
Trois ans plus tard, un joueur de vielle nommé Raoul de Jais arrive dans la petite ville et séduit la jolie veuve. Il est cependant accompagné d'un terrifiant serpent apprivoisé, nommé Xernath, qui rend bientôt visite à la jeune Prunelle chaque nuit. Sa collerette rouge et frémissante, il prend possession du lit et pèse de tout son poids sur le ventre de la petite fille. Effrayée, puis culpabilisée, celle-ci cache à sa mère ces entrevues nocturnes...
Sous le chatoiement d'un conte qui aurait pu s'adresser aux enfants se dissimule ainsi une évidente métaphore. Berthelot avait déjà abordé le thème du divorce sous la forme d'un conte pour la jeunesse — La Maison brisée — , il affronte cette fois celui de la pédophilie et de l'enfance violée. Sous d'autres plumes, un tel sujet pourrait devenir scabreux ou larmoyant. Mais la grâce et la luminosité de l'écriture de Berthelot, la tonalité magique et fabuleuse de sa narration, confèrent au récit un charme qui ajoute à l'ambiguïté du propos... Sa démarche est aux antipodes de celle d'un Claude Ecken qui, dans Enfer clos, décrit l'horreur avec le plus grand réalisme possible, la plus grande crudité, au point de mettre le lecteur mal à l'aise. Berthelot choisit au contraire de séduire son lecteur, d'habiller l'horreur de malice et d'irréalité, pour laisser son propos imprégner l'esprit et suivre insidieusement son chemin.
Berthelot est un « psycho-fictionnaire » comme le surnomme Châteaureynaud, ou un « transfictionnaire » comme il pourrait se définir lui-même, lui qui cherche à promouvoir l'idée d'une « fiction transgressive ». Même sous couvert de mondes imaginaires, ses univers ne parlent que de l'âme humaine et de ses tourments, avec une remarquable cohérence. Ses récits font toujours preuve d'une envoûtante harmonie, et Le Serpent à collerette ne fait pas exception.
Soulignons que cette « novella » de moins de soixante-dix pages — augmentée d'une intéressante préface de Georges-Olivier Châteaureynaud, survol rapide de l'évolution de la littérature dans la seconde moitié du vingtième siècle et de la place qui occupe Berthelot — est le premier livre des éditons Dreampress.com. Celles-ci ont fait le pari de vendre leurs publications essentiellement sur Internet, en ciblant plutôt un public d'amateurs éclairés et de collectionneurs : le présent ouvrage n'est tiré qu'à 500 exemplaires numérotés, dont 425 constituent l'édition « classic » et 75 l'édition « premium » — l'ouvrage est alors signé par l'auteur et contient un livret avec une nouvelle supplémentaire. Cet objectif de vente paraît raisonnable, car vu la taille de l'ouvrage, le prix de 15 euros dissuadera sans doute l'acheteur qui n'est ni particulièrement passionné par l'univers romanesque de Berthelot, ni collectionneur.
Profitons-en pour souhaiter bonne chance à ce nouvel éditeur.

Pascal PATOZ
Critique reprise du site NoosFere (2003)


 

 

Par Pascal Patoz
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Mardi 28 février 2006

Dans les traditions judéo-chrétiennes, la symbolique du serpent est franchement négative. Le serpent est présage de vie et de mort : de vie parce qu'il semble renaître - il change de peau régulièrement - ; de mort parce qu'il est presque chtonien, rampant sur le sol et se cachant la plupart du temps dans des anfractuosités. Il représente une menace, puisqu'il peut parfois tuer par sa morsure venimeuse. Charmeur de serpents, un étranger rencontré sur une foire, au nom de ténèbres, Raoul de Jais, vêtu de noir, aux yeux de braise, remplit ces deux fonctions. Il s'introduit dans la famille de Renaud, un pêcheur disparu en mer un jour de tempête. Il charme avec sa vielle la jeune veuve Annelore, faible et succombant trop facilement à la musique du séducteur. Il la ressuscite, lui fait reprendre goût à la vie. Mais elle est trop amoureuse pour voir le trouble qu'il introduit dans sa maison. Habilement, il exerce son oeuvre de mort sur les deux enfants, Prunelle et Vivien. Le charmeur les amène à se chamailler, puis à se haïr chaque jour davantage, sans possibilité de communication entre eux. Dans La Bible, le serpent est l'incarnation du Diable, et on peut voir dans le serpent du charmeur, Xernath, l'équivalent de ce reptile tentateur, devenu symbole de l'inconscient primordial, celui qui vit dans le monde archaïque du chaos et des ténèbres. Car pour les psychanalystes, le serpent est le vertébré qui incarne le psychisme obscur, inférieur, mystérieux, le moins contrôlé par le conscient. Le parcours humain historique a été de sortir des ténèbres en se séparant difficilement de ce chaos originel, pour entrevoir la lumière. Fidèle exécutant de son maître, le serpent, aux ancêtres duquel, selon le charmeur, on offrait des vierges en pâture, sera celui qui agit par procuration, utilisant la force sur la fille à défaut de pouvoir utiliser la tentation comme son maître l'a fait sur la mère.
L'habileté de Berthelot a été de suggérer le pire, sans jamais en parler. Dans la préface du roman, Georges Olivier Châteaureynaud qualifie l'auteur de « psycho-fictionnaire », et effectivement une bonne partie du récit se déroule dans l'imaginaire. Chaque nuit, Xernath, le serpent maléfique, s'insinue dans la chambre de Prunelle pour réaliser, de manière transposée mais non équivoque, le viol de Prunelle par son maître. Quand il l'emporte dans un monde de peur et de douleur, on peut d'abord imaginer qu'il s'agit de cauchemars ténébreux. Mais ce n'est pas le cas, et le viol n'est pas que psychique. Il laisse des traces physiques, que la fillette essaie de dissimuler. On sait que, riche en symboles, le serpent représente le phallus dressé. Le choix du serpent à collerette a dû être réfléchi par Berthelot et, décodé, devient transparent : le serpent à « collerette » porte en fait une vulve enfantine. Dans ces rapports mêlant l'Eros à Thanatos, le corps de la fillette apparaît comme un instrument contraint, asservi à la souffrance. Le récit doit donc être pris comme une métaphore sur les abus sexuels et les viols d'enfants. On y retrouve la culpabilité qui ronge la victime d'inceste ou d'actes pédophiles, l'impossibilité de communiquer, l'aveuglement de la mère trop amoureuse qui ne veut pas voir la réalité. Le remarquable talent de l'auteur lui a permis de traiter un sujet grave et courant, de manière tellement subtile qu'il a pu transposer plusieurs fois des scènes dont le caractère scandaleux passe inaperçu, tout en évoquant avec délicatesse ce sujet douloureux et en le transposant avec une pudeur absolue.
Mais le choix du serpent offre d'autres possibilités. Le symbole peut se déplacer du plan métaphysique, le mal, au plan psychologique, le parcours initiatique. Les mythes et légendes enseignent, que pour devenir un homme, le héros doit combattre et tuer le serpent mythique, le plus souvent un dragon. Pour les psychanalystes, tout développement psychique réussi suppose que certains obstacles aient été vaincus : le serpent mythique représente la mère archaïque du psychisme de l'enfant qui doit être surmonté pour parvenir au stade adulte. Pour le garçon, le serpent est lié à un élément féminin, la mère nutritive, stade dépassé, à surmonter. Il lui faut passer par l'épreuve que représente le meurtre du serpent, qui tue la « mauvaise » mère, la mère sombre, pour accéder à la vraie mère, la mère de lumière, et à comprendre la féminité. Lire le récit de Berthelot avec cette grille permet de suivre l'évolution du garçon, Vivien. Instable, insupportable, il a perdu le modèle du père et doit s'en donner un pour retrouver son équilibre. Pour sauver sa soeur et libérer sa mère, il affronte le serpent par le biais de la vielle, propriété phallique du charmeur puisqu'elle anime le serpent agresseur, et il se sert pour le faire d'un instrument lui aussi symbolique, une hache. L'utilisation de la hache représente, pour Vivien, la victoire sur sa peur de la castration, et aussi le moyen de son intégration comme de la libération de sa soeur et de sa mère. Le serpent à collerette est ainsi un conte métaphorique sur la perte surmontée du père, et la conquête de l'autonomie. On remarquera que le garçon est le membre de la famille qui s'en sort le mieux, le héros libérant la famille de son agresseur. Car la fille et la mère, si elles sont vengées, restent meurtries pour des raisons différentes.
Ce récit m'a fasciné. Par ce qu'il offre, une sorte de merveilleux noir, où le réalisme des faits s'estompe au profit d'un réalisme de l'imaginaire, où les faits sont transformés dans un ensemble sombre et magique. L'inconscient façonne son monde fantasmatique fascinant, au travers duquel les désirs, la culpabilité gardent cependant leur sens. Les viols, le combat se passent dans l'imaginaire. Berthelot met en oeuvre un « organique substitué », dans lequel, sans être désigné en tant que tel, le corps apparaît à travers des objets ou des êtres. Ils représentent le corps en partie ou en totalité, sortes d'objets métaphoriques le désignant par substitution. La psychanalyse, sous-jacente au récit, n'est jamais apparente, se trouve en filigrane dans la forme du conte qui manifeste constamment la plus grande retenue. L'auteur pratique le non-dit, pour des raisons non de pudeur, de tabou, mais d'efficacité, aucun discours ne pouvant tout dire d'une telle situation. Le rôle de l'ellipse est important, ce qui offre au lecteur un espace d'interprétation. La parole même s'efface quand la souffrance et la honte sont intolérables, ou quand le différend familial s'installe.
Ce premier ouvrage, publié chez la nouvelle maison d'édition Dreampress.com, est une réussite littéraire. Dans ce court roman, Francis Berthelot revient au genre fantastique après avoir passé quelques années à publier de la littérature blanche. Le lecteur se trouve en présence d'un conte qui fait penser à Grimm, écrit dans une langue sans apprêt, simple et poétique, mais efficace. Je ne saurais trop le recommander aux enseignants qui cherchent un texte leur permettant de mettre en valeur la portée des symboles dans l'imaginaire. Court, vivant, sans difficulté de lecture mais riche de contenu masqué, il présente toutes les qualités pour en faire un excellent support d'analyse et de réflexion.

Roland ERNOULD
Critique reprise du site rernould.club.fr (2004)


 

 

Par Roland Ernould
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Dimanche 30 avril 2006

Renaud des Îles ne reviendra pas pour ce Noël. La mer l'a avalé goulûment sans penser à sa femme, sa fille et son fils. Pauvres hères qui vont devoir lutter contre le chagrin. Jusqu'au jour où le charmeur de serpent entre dans leur vie, passant de simple saltimbanque faisant sourire la mère, à compagnon venant s'installer dans les murs de Renaud des Îles. Des murs qui devaient protéger sa famille mais qui cette fois, vont cacher un être sournois, un être charmeur mais dangereux, le serpent à collerette…

Ce court roman de Francis Berthelot, qui revient dans le giron du fantastique après avoir navigué dans les sphères de la littérature blanche (avait-il vraiment quitté l'un et seulement rencontré l'autre il y a peu ?) est un conte fantastique déroutant. La mise en place est écrite dans un mélange de conte à la Grimm et de roman du 19ème siècle. Avec une certaine lenteur permettant d'installer les personnages, leur donnant à chacun, par petites touches habiles, tous les éléments nécessaires à faire éclater le drame caché au fil des pages. Le personnage du charmeur s'insinue dans la vie de cette pauvre famille, profitant de leur faiblesse, et va diffuser son venin peu à peu, créant intrigue et méfiance dans la cellule familiale fragile. Le brio de ce roman se trouve dans la façon qu'a Berthelot d'amener le lecteur à comprendre au fur et à mesure quel est le mal qui ronge cette famille sans pour autant en parler directement. (attention, ce qui va être écrit maintenant risque de vous enlever un peu de la saveur que renferme ce roman, alors arrêtez-vous là d si vous voulez la conserver, vous lirez la suite après, et sachez que ce livre est excellent !)

Berthelot aborde avec talent un sujet qui met toujours mal à l'aise et que l'on peut soit toucher du doigt sans jamais oser s'y plonger et donc rater le message d'alerte que l'on voulait donner, ou alors s'y perdre en devenant voyeur et malsain, et là, autant dire que le message est mort-né. Oui, l'inceste et l'abus sexuel sont des sujets épineux que Berthelot a su dénoncer grâce à sa maîtrise de l'écriture et des codes du fantastique qu'il manipule avec grandeur. Ce premier roman publié chez la toute nouvelle maison d'édition Dreampress.com est une réussite littéraire.

Michaël ESPINOSA
Critique reprise du site Lefantastique.net (2003)


 

 

Par Michaël Espinosa
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